Dix-sept ans après son dernier album, Éphémère, on aurait pu croire que Louise Forestier avait fait une croix sur la chanson. Mais ce serait mal connaître cette éternelle avant-gardiste qui a le don de surgir là où on ne l’attend pas. Celle qui a connu le succès dans les années 1960 – notamment grâce à l’album Robert Charlebois & Louise Forestier, comprenant la chanson culte Lindberg, et à sa participation à L’Osstidcho – fait paraitre ce vendredi Vieille Corneille, un album aussi déroutant que captivant qu'elle décrit comme un legs, un testament.
Louise Forestier pensait elle-même avoir «fait le tour» de sa carrière de chanteuse. «J’avais 70 ans quand j’ai fini ma dernière tournée, raconte-t-elle en entrevue. Une tournée, c’est tough physiquement, t’es dans l’auto toute la journée, tu n’as jamais le même piano, la même scène... J’avais le goût de passer à autre chose.»
L’interprète de Claudette Dussault dans Les Ordres – chef-d’œuvre de Michel Brault – et de Marie-Jeanne dans la première mouture québécoise de Starmania n’a pas chômé pour autant depuis. «J’ai écrit beaucoup de textes pour l’émission Chants libre de Monique Giroux, j’ai fait une ruelle verte avec des voisins. J’ai fait toutes sortes de choses comme ça et, un moment donné, woups, j’ai eu le goût d’écrire, de réécrire, et je l’ai fait.»
Ce «moment donné», c’était en plein cœur de la pandémie, quand les rues agitées de Montréal sont tout à coup devenues désertes. Cette pause forcée a poussé Louise Forestier à lire et à réfléchir davantage à l’état du monde. «Je pensais à ma société: socialement, éthiquement, politiquement, géographiquement», énumère-t-elle en poussant un des nombreux éclats de rire qui ponctueront notre échange.
Reprenant son sérieux, elle poursuit : «Toutes sortes de choses se passaient… Le climat. Le climat! lance-t-elle d’une voix animée. Le danger écologique nous guette, on s’en va dans le mur. T’sais, il n’y a rien de drôle en ce moment. Le retour de la tyrannie, l’absence de démocratie dans de plus en plus de pays... Coudonc, ça va mal à’shop!»
L’impulsion d’écrire – ou plutôt le «spasme d’écriture», comme elle l’appelle – lui est venue plus précisément un jour qu’elle était à l’extérieur, lorsqu’une corneille s’est juchée sur son toit. Un dialogue entre l’artiste et l’oiseau s’est alors entamé. «Elle faisait un croassement, je lui ai répondu. Elle en faisait trois, j’en faisais trois. Un moment donné, j’en ai fait quatre et elle en a fait quatre. Le lendemain, je suis montée à la mezzanine et j’ai commencé à écrire "Moi, vieille corneille". J’ai continué comme ça pendant un an, tranquillement pas vite, sans date butoir.»
Un processus imprégné de l’air du temps et de l’angoisse qui s’y rattache. «Quand on écrit, on est comme des éponges. On capte tout. C’est du jus de tripe, ça», illustre l’artiste à la plume imagée. «Jeune, mon époque/Était plus heureuse que moi/Vieille, je suis plus heureuse qu’elle», récite-t-elle sur Ce n’est pas demain, une pièce à la rythmique enivrante.
Sur En-fin, neuvième et dernier titre de l’album, elle s’adresse à sa petite-fille, Gabriela, évoquant la vie quand elle ne sera plus là. Lorsque je la questionne à ce sujet, Louise Forestier n’y va pas par quatre chemins. «T’sais, à 82 ans, si tu ne penses pas à la mort, il y a quelque chose qui ne marche pas! lance-t-elle, lucide, dans un grand éclat de rire. C’est ben beau être optimiste, mais il y a une chose qui s’appelle le déni aussi. Ce n’est pas vraiment ma tasse de thé.»
Malgré le sérieux de son propos, Louise Forestier s’est amusée avec la forme lors de la création de cet album qui est tout sauf conventionnel. Ne vous attendez pas à entendre des couplets ou des refrains sur Vieille Corneille. «J’ai décidé d’écrire sous une forme libre, quelque chose qui ne ressemblerait pas à de la chanson; j’avais le goût d’essayer autre chose. Ce que j’ai vraiment fait!»
Pour être autre chose, ça l’est! Louise Forestier a conçu un album-concept iconoclaste qui ne ressemble à rien d’autre avec ses textes à moitié chantés, à moitié récités, et ses arrangements électroacoustiques qui confèrent une aura mystique et sacrée à son œuvre empreinte de spiritualité. D’où l’appellation «oratorio électro». En musique classique, un oratorio est une composition lyrique dramatique portant sur généralement sur un sujet religieux et qui est présentée avec un orchestre symphonique. «Moi, mon orchestre, il était électroacoustique», dit-elle.
Pour créer cette ambiance sonore riche et originale, l’artiste s’est tournée vers le compositeur Louis Dufort, notamment connu pour ses collaborations avec la chorégraphe Marie Chouinard. «Il y a une colère et une grande douceur dans ses pièces, observe-t-elle. Je lui ai proposé quelque chose. Il m’a répondu : "Je n’ai jamais fait ça de ma vie". Je lui ai dit : "Moi non plus!" Fait qu’on s’est donné la main et on s’est dit : "Go, go, go!"»
Louise Forestier lui a envoyé ses écrits avec la consigne de composer en se basant sur les premières émotions qu'ils susciteront chez lui. «Il m’a envoyé 15 pistes comme ça, 15 atmosphères. J’ai écouté ça, j’ai regardé mes textes et j’ai fait comme un casting : tel texte, telle musique, OK. Ça n’a pas été long, j’ai fait ça en une heure.»
Et la Vieille Corneille dans tout ça? C’est en quelque sorte l’alter ego de l’artiste. «La corneille fait peur, mais en même temps, elle est super brillante», dit-elle, ricaneuse. Lorsque je lui mentionne qu’on associe rarement Louise Forestier à la peur, elle répond d’un ton amusé : «Non, mais je suis assez frontale dans la vie! Je n’ai pas de temps à perdre avec des niaiseries, t’sais.»
En évoquant la liberté qui émane de ce projet et le caractère très instinctif de sa création, la voix de l’artiste s’égaie à nouveau. «Absolument! Absolument. C’est vraiment ça. C’est la liberté totale que j’ai trouvée, que j’avais en moi et que j’ai pu exprimer. Enfin!»